Recherche

Laurent Garnier: le forain devenu DJ Star et radiophile

Version texteEnvoi par courriel.
Laurent Garnier

L’histoire de Laurent Garnier a de quoi faire rêver des générations de gamins épris de musique. Dans les années 80, ce jeune Français issu d’une famille de forains s’affaire à reconstituer une discothèque dans sa chambre après l’école, avant d’être expédié à Londres comme valet de pied auprès de l’ambassadeur de France pour y apprendre un métier. Nous sommes en 1987. Le pouls sourd, encore souterrain, d’un son libéré par des boîtes à rythmes, traverse la Manche depuis les ghettos nord-américains et guide les pas du jeune Garnier vers une sphère nouvelle qui s’apprête à révolutionner notre manière d’appréhender la musique. La house music émerge, la techno la talonne de près. Laurent Garnier y reconnaît instantanément le sens de sa vie et rayonne depuis, infatigable, sur les pistes de danse du monde entier.

De l’âge d’or de l’Hacienda de Manchester à l’explosion de la rave culture, la vocation de Laurent Garnier naît en Angleterre dans un bouleversement musical euphorique, sur une toile de fond sociale et politique favorable aux excès, qui va toucher progressivement toute l’Europe. Deux ans après ses débuts fébriles aux platines de l’Hacienda, il se décide à rentrer en France. Sentant qu’il ne sera jamais légitime en Angleterre, il se frotte à une nuit parisienne à cheval sur deux décennies et milite sur ses pistes étoilées, affinant ses sets acid house aux côtés d’une scène embryonnaire, mais en pleine ascension. Afin de ne rien rater des raves d’ampleur qui agitent l'Angleterre après le passage du « Summer of love » de 1989, il monte inlassablement dans sa voiture chaque week-end après avoir posé son dernier disque pour rejoindre son Eldorado.

Les sonorités se durcissent, le mouvement techno est sur le point de dérouler une aventure âpre et inédite, que Garnier décrit comme « belle, douloureuse, multiple », impliquant profondément chacun de ses acteurs. Il y fait alors figure de précurseur, doublé d’un « guerrier urbain » selon ses propres termes, soucieux de répandre cette musique qui le fascine et de « procurer des émotions puissantes aux danseurs ».

À l’aube des années 90, le vinyle échappe à une mort annoncée et se démultiplie dans les presses. Chaque sortie des principaux labels américains, anglais, belges, allemands ou italiens apporte sa pierre à un édifice encore fragile, ultra festif, marginal et contesté pour les dommages psychotropes qu’il occasionne. Les titres de Derrick May, Jeff Mills ou Carl Craig, pour ne citer qu’eux, vont radicalement transfigurer les codes d’une génération. Sensible à la fureur activiste d’un Mad Mike ou de l’emblématique label Underground Resistance de Détroit - incarnation quasi mystique d’une éthique opposée à toute ambition commerciale - Laurent Garnier se forge un état d’esprit unique, aussi engagé qu’ouvert, dont il ne se déparera pas en dépit des transformations à venir.

La première version d’Electrochoc, livre écrit à quatre mains avec le journaliste David Brun-Lambert, sort en 2003. Il relate en détail les circonvolutions tentaculaires de la house de Chicago et de la techno de Détroit, musiques noires dont l’urgence et la modernité sont alors comparables à celles du jazz en son temps. Ce poumon originel symbolise le combat qui animera Laurent Garnier jusqu’à la sortie de son album le plus personnel, The Cloud Making Machine, en 2005 : « Faire comprendre aux gens que les racines de l’électro se trouvaient dans toutes les musiques urbaines produites depuis les années 50 ». Assoiffé de musique depuis son enfance, Laurent Garnier se distingue par une culture musicale riche et variée - englobant le rock psychédélique comme la northern soul (mouvement né dans le nord britannique, au sein des fans de soul music) - qui explique aussi la relation qu’il entretient avec l’Angleterre, terre de prédilection de l’éclectisme musical.

En 1991, Laurent Garnier va à nouveau faire figure de précurseur en montant le label Fnac Dance Division avec Éric Morand, alors que la France ne connaît que de très rares productions. Parallèlement, les deux compères lancent une soirée nommée Wake Up dans ce qui va devenir l’un des temples de la techno : le Rex Club révèle chaque jeudi le visage des légendes américaines du genre, aussi vénérées en Europe qu’ignorées dans leur pays. Laurent Garnier atteint là une forme de paroxysme dans son désir de partage, ces soirées aux plateaux généreux prenant systématiquement des allures de grande messe. Elles servent aussi de laboratoire, précipitant par exemple la sortie de son morceau Acid Eiffel sur Fragile, le label de Derrick May, et lui attirent le respect des acteurs de la scène internationale.
 
Laurent Garnier désigne son passage à la production comme le véritable « déclencheur » de sa carrière, qui va lui permettre de faire le tour du monde et d’explorer l’une des principales mecques des musiques électroniques, Détroit. Ses pérégrinations dans la ville post-industrielle lui inspirent cette comparaison : « Soul et techno, deux déclinaisons d’une même histoire, qui parle de souffrance et de sincérité. »

 À ce tournant de son parcours, le producteur va mettre un point d’honneur à se trouver là où on ne l’attend pas. Il fonde F Com en 1994, toujours avec son comparse Éric Morand et, après un premier album tâtonnant, 30, il s’applique à maîtriser samples et spectres sonores pour donner vie à plusieurs succès, comme le maxi Crispy Bacon. Préfigurant ce qui deviendra la French Touch à la fin des années 90, Garnier et Morand développent des artistes comme Ludovic Navarre, Scan X, Mr Oizo ou Frédéric Galliano, dans un souci d’ouverture et d’intégrité.
 
Homme de radio, toujours au contact de son public, Laurent Garnier est marqué par sa rencontre avec Jean-François Bizot et officie une quinzaine d’années sur les ondes de Radio Nova, qui lui procurent un média complice de sa démarche et une source de diversité musicale supplémentaire. Curieux de toutes les musiques, il évoque avec passion les journalistes experts en musiques africaines et latine, Bintou Simporé et Rémy Kolpa Kopoul, fasciné par tous ceux qui popularisent la musique hors de ses frontières et qu’il considère comme des artistes. De Maxximum à Radio FG, il ne se passera plus de micro et monte sa propre antenne online en 2004, PBB (Pedro Broadcasting Basement), sur laquelle il fait tourner sa collection de disques 24 heures sur 24.
 
 La naissance de la seconde partie d’Electrochoc est due à la frustration de ne pas avoir vu la première version du livre exister en anglais, malgré sa traduction dans neuf langues autour du monde. Constatant les profonds changements liés à l’avènement du numérique depuis la parution du livre dix ans plus tôt, Laurent Garnier et David Brun-Lambert s’attèlent finalement à relater cette autre révolution et atterrissent une bonne centaine de pages plus loin. La principale légitimité de cette seconde partie couvrant la décennie 2003-2013 repose sur une mutation technologique sans précédent. De la circulation intensive du vinyle à celle du mp3 et son flot ingérable de sorties, qui déborde aujourd’hui son quotidien de DJ, Laurent Garnier questionne, dans un souci d’objectivité, une décennie qui a vu l’industrie du disque s’effondrer sans proposer de nouveau modèle économique. Toujours à l’affût des scènes émergentes, il s’apprête à sortir plusieurs maxis sur de jeunes labels qui reprennent le flambeau d’une forme d’activisme techno en réponse à cette ère dématérialisée.
 
À 47 ans, après avoir composé à destination du cinéma et du théâtre, Laurent Garnier a également signé des collaborations avec les chorégraphes Marie-Claude Pietragalla et Angelin Preljocaj, fait salle comble à l’Olympia avec son Tales of a Kleptomaniac Tour et à la salle Pleyel avec un concept expérimental, LBS. En 2012, il a encore surpris son public en signant un maxi sur Headbanger, le label de Pedro Winter. Un Jack in the box au titre évocateur qu’il commente ainsi : « C’est moi, le mec qui sort de la boîte ! ». Volontairement insaisissable, il vient de boucler pour le cinéma un scénario de fiction tiré d’Electrochoc, a foncé dans le projet de BD Rêves syncopés, monté un festival dans le Sud et un club à Lyon.   
 
Véritable musicien des platines, Laurent Garnier est célèbre pour ses sets sportifs de plusieurs heures, qu’il est capable de ponctuer de jazz ou de baile funk sans aucun complexe, attaché depuis ses débuts à prouver la musicalité de l’électro. Electrochoc retrace le cheminement hors norme et sans concession de ce DJ populaire doublé d’un artiste en mouvement perpétuel, et se démarque par sa fraîcheur de ton et la justesse de son propos. Proposant un regard transversal, le frisson poétique de la légende est également au rendez-vous, la narration mêlant les genres musicaux dans un mix ultime.  
 

Médias Sociaux et Flux RSS

Twitter icon
Google+ icon
YouTube icon
RSS icon