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Le nouveau Reggae français

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Naâman

Des milliers de chaussures se dressent en l’air, à bout de bras. La scène insolite se déroule fin juillet au Garance reggae festival, dans le sud de la France, où près de 50 000 spectateurs se rendent chaque été. Au micro, Naâman, 23 ans, nouvelle coqueluche du public reggae français. Sa chanson Skanking Shoes lui sert d’étendard depuis qu’il est soudain sorti de l’underground l’an dernier. Le message : ce que vous avez aux pieds pour aller danser est une fenêtre sur votre univers. Derrière la symbolique et la coolitude affichée, il y a un jeune Dieppois tombé dans la marmite du reggae après avoir découvert l’album Uprising de Bob Marley quand il avait douze ans.

 « Ça m’a complètement hypnotisé », se souvient-il. Il y trouve aussi de quoi se construire une spiritualité sur mesure qui lui convient mieux que l'éducation catholique dans laquelle il baigne, à la maison comme sur les bancs de l’école. Quand le virus de la musique attrapé en sound system lui fait lâcher les études à 20 ans, Martin – pour l’état civil – rassure les siens : il se donne deux ans « pour que ça marche », sinon il rentrera dans le rang. Celui dont le nom d’artiste fait référence à un personnage de la Bible (« C’était par lui que l’Éternel avait délivré les Syriens/Mais cet homme fort et vaillant était lépreux » – Deuxième Livre des Rois) n’a à son actif qu’un street CD baptisé Deep Rockers, mais on le demande un peu partout dans le pays : 70 concerts, y compris pour des festivals de premier plan comme le Reggae Sun Ska. Naâman a ensuite donné une forme plus conventionnelle à son album en faisant rejouer ses chansons à Kingston par des pointures du cru.

Il aurait pu y croiser Biga Ranx, autre valeur montante du reggae français, (re)venu en Jamaïque quelques mois plus tôt pour le tournage d’un documentaire diffusé cet été par France Télévisions. Le Tourangeau, à peine plus âgé, impressionne lui aussi par son agilité vocale de toaster. « Ça ne demande pas des techniques de chant comme pour faire du Céline Dion. Certains styles de ragga sont accessibles à tout le monde, il faut juste un peu de rigueur », assure l’ancien enfant de la DDASS. A treize ans, il prenait son premier micro, lors d’un sound system où on l’avait laissé entrer grâce à ses grands frères déjà convertis et qui l’ont nourri au reggae « à l’ancienne, avec de belles mélodies ». De ces ambiances « qui respirent le soleil », il a gardé l’essence, bien qu’il s’illustre dans un registre très contemporain, typé dancehall. Sans surjouer son rôle. Comme Naâman, d’ailleurs, il est resté loin du cliché du chanteur à dreadlocks. Au printemps, Gabriel « Biga » a sorti son deuxième album, Good Morning Midnight. Récupéré depuis par une major du disque, preuve que son talent, ainsi que son potentiel, ne sont pas passés inaperçus auprès des professionnels.

Sans avoir encore atteint le même degré d’exposition, le trentenaire Patko peut se prévaloir d’avoir réussi un joli coup avec son premier album Just Take It Easy, paru en mai. « Une petite prod qui arrive là où je ne l’imaginais pas », confesse celui qui avait jusque-là mis ses qualités de beatmaker ou sa voix, en tant que choriste, au service d’autres. En quelques mois, il engrange les fruits de son travail prometteur : un passage sur les plus grands festivals reggae de l’Hexagone, une recrue de choix pour son band en la personne du remarquable batteur d’Alborosie, et trois nominations aux Lindor, équivalent des Victoires de la musique guyanaise, pour cet enfant des DOM installé à Grenoble depuis huit ans. « Quelqu’un d’intelligent, de bosseur et humble », dit à son sujet Mike, chanteur de Sinsemilia.

Observateur attentif du reggae français et producteur en 2007 de la compilation Reggae d’ici : La Relève, ce dernier ne cache pas qu’il trouve le niveau « vachement élevé » parmi les nouveaux venus qui n’ont « pas grand chose, si ce n’est rien, à envier aux Jamaïcains ». Et de remarquer que si les groupes de son époque (Mister Gang, K2R Riddim…) ont eu un effet sur ceux qui leur ont succédé, à l’image de Danakil ou Dub Inc, cette fois il n’en est rien. « Dans le choix de la langue française, on se créait une identité propre », ajoute-t-il. La génération actuelle ne s’inscrit pas dans cette démarche, elle se sent plus en phase avec l’influence première, authentique, à la mode de Kingston. « Le français n’a jamais su me séduire avec le reggae », concède Biga Ranx, dont tous les textes sont en anglais ou plutôt en patois jamaïcain. Naâman ou encore la chanteuse Mo Kalamity, gardienne du temple roots, ne disent pas autre chose, eux qui n’ont pas davantage écouté leurs prédécesseurs.

Ce positionnement est-il l'un des facteurs qui expliquent, au-delà d'une vraie solidité musicale, qu’il ne soit plus rare de voir leurs albums chroniqués dans les médias spécialisés étrangers, alors que les productions de leurs aînés n’avaient jamais franchi les frontières ? En partie. Le cas Dub Inc est révélateur. La palme de l’exportation revient aux Stéphanois, qui s’apprêtent à reprendre la route avec leur cinquième album Paradise, témoin d’un savoir faire sous-estimé : cet été, ils étaient en Russie, en Slovaquie, en Espagne, en Grande-Bretagne, ou encore sur une île au sud-est de la Suède… L’an dernier, entre une tournée spéciale Europe de l’Est (pays des Balkans, Hongrie, Bulgarie…) et trois concerts en Inde, ils se sont retrouvés devant 60 000 personnes à Bogota, en Colombie ! Au total, 27 pays en deux ans. A l’affût du moindre début de contact, s’appuyant sur les réseaux sociaux, ils n’hésitent pas à envoyer leurs CD à l’autre bout du monde et à tirer périodiquement la ligne pour voir si le poisson a été ferré, quitte à faire un effort. « On peut perdre de l’argent quand on va en Grèce parce qu’on va en gagner sur un festival en Suisse », précise Komlan, l’un des deux chanteurs. Pour lui, cette possibilité de faire leurs propres choix résulte de leur indépendance – ils sont toujours restés en autoproduction.

Cette logique-là se sera également avérée utile pour le Martiniquais Yaniss Odua, dont le parcours n’a pas été aussi fructueux qu’il pouvait l’espérer au début des années 2000. En produisant son nouveau disque Moment idéal, avec le concours du Jamaïcain Clive Hunt (Pierpoljak, Lavilliers, Khaled…), le voilà enfin à sa place. Dans un schéma un peu similaire, Taïro n’était jamais parvenu non plus à concrétiser les espoirs placés en lui depuis sa collaboration avec Pierpoljak et IAM, pour la BO de Taxi 2. Un tube de l’été forcément réducteur en 2004, avec Elle Veut, et puis pas grand-chose de consistant. Ses mixtapes ont entretenu la flamme, et les vidéos sur YouTube ont fait le reste pour pousser une maison de disques à lui donner une chance supplémentaire, qu’il saisit en sortant son deuxième album Ainsi Soit-Il, soutenu par des prestations convaincantes en live. Un point fondamental, car si le reggae français s’apparente à une niche en termes de ventes de CD, la partie immergée de l’iceberg se trouve dans les salles de concerts et dans les sound systems, dont la dynamique n’a jamais faibli. Un vrai vivier qui assure le renouvellement de ce mouvement musical.

 

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