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Les primo-romanciers

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69 premiers romans français sortent en Septembre. « Léger recul des premiers romans » peut-on lire dans certains magazines. Léger recul ? Quel  euphémisme ! Il est écrit que les éditeurs  « jouent la prudence » mais on ne peut que constater que certaines maisons n’en publient aucun cette année. Peut-on alors encore parler de prudence ?  Le nombre est non seulement en baisse mais il n’y en jamais eu aussi peu, et ce depuis 11 ans… Voilà qui nous donne non seulement envie de les soutenir mais d’en savoir plus sur eux.

Le profil de ces auteurs chanceux qui font leurs premiers pas sur la scène littéraire à la rentrée : les deux-tiers sont des hommes, la plus jeune a 21 ans et les trois plus âgés sont nés en 1950. Les thèmes préférés de ces romanciers s’articulent autour de la famille (leur propre vie est une inépuisable source d’inspiration), la folie (et la psychanalyse), la culture (et notamment la littérature) et les nouvelles technologies.

Soit. Mais sont-ils ouvriers, cadres supérieurs, enseignants ou artistes ? Sont-ils déjà plongés dans le milieu littéraire ? Comment ont-ils réussi à se faire publier ? Quel est leur rapport à l’écriture ? Comment voient-ils leur éditeur ? …

Voilà autant de questions qu’abordent Bertrand Legendre et Corinne Abensour, deux universitaires spécialistes de l’édition contemporaine, dans leur étude intitulée « Entrer en littérature : premiers romans et primo-romanciers dans les limbes » (éd. Arkhê, mai 2012). Conduite sur 20 ans, entre 1988 et 2008, elle bouscule les idées-reçues et la posture de l’auteur romantique, souvent dépeint comme un jeune loup balzacien ou un ado timide. Si le tableau dressé à partir des 278 réponses qu’ils ont reçus de la part d’auteurs interrogés comprend bien des nuances, les enquêteurs brossent cependant un véritable portrait-robot. Ainsi, les primo-romanciers ont en moyenne 40 ans et contrairement à ce que laisse supposer le terme « primo », ils écrivent depuis longtemps. La plupart a déjà publié des textes de natures différentes avant un premier roman. Ils travaillent souvent dans un domaine en lien avec l’écrit (enseignement, recherche, art et spectacle, communication…). Leur principale difficulté ? Leur méconnaissance du monde éditorial et de ce qui les attend s’ils parviennent à franchir la porte. En creusant un peu, il s’avère que les enseignants ciblent davantage les maisons susceptibles de leur correspondre, tandis que les auteurs journalistes recherchent des maisons capables de leur assurer une visibilité médiatique. Pour les auteurs issus du milieu du livre, ce qui fait la différence c’est le réseau et la recommandation. Pour tous, Gallimard est l’éditeur le plus sollicité mais c’est L’Harmattan qui a publié le plus grand nombre de premiers romans (132), suivi par Flammarion (99) entre 1988 et 2008.

Quant au rapport que ces primo-romanciers entretiennent à l’écriture… Un tiers des auteurs ne publieraient pas au-delà d’un roman. « Une part des auteurs se sont épuisés après leur premier livre : l’écriture est trop accaparante, ou bien ils ont tout dit. D’autres font le rapport entre l’énergie, la mobilisation exigée et le retour économique… », indique Bertrand Legendre. Et de fait, ils reviennent ou se tournent vers d’autres genres, plus rémunérateurs et moins fragilisant sur le plan psychologique. En effet, si le genre romanesque est « le plus légitimant », c’est aussi celui  « qui requiert le plus d’investissement personnel ». Ceci explique aussi sans doute pourquoi les primo-romanciers attendent beaucoup de la relation avec leur premier éditeur : ils sont ouverts aux commentaires et aux suggestions, et se fient à son expertise. Souhaitons-leur que cette relation perdure dans le temps et grandisse à mesure qu’ils s’épanouissent dans l’écriture.

Ces quelques lignes ne sont qu’un aperçu de cette enquête sociologique de grande ampleur réalisée avec le soutien du Centre National du Livre et de la Sofia.

En video: Bertrand Legendre revient en détail sur les primo-romanciers

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